Télé-sadique 2

Publié le par Jeunes femmes insolentes


Je reste dubitative devant la conclusion de Dernhelm sur le jeu tv inspiré de l'expérience de Milgram. 
Il y a deux choses qui me chiffonnent. 
La première est assez anecdotique en fait, elle pourrait même porter à sourire. Que les téléspectateurs aient appris quelque chose sur eux même et sur l'être humain devant la télévision, je trouve ça délicieusement ironique.
Le fait qu'une émission de télé puisse devenir une autorité légitime au même titre que les acteurs de l'expérience de Milgram -qu'on appelait Docteur et qui portaient des blouses blanches- peut en effet nous apprendre des choses sur notre société.
Mais de là à se remettre profondément en question individuellement ou décortiquer la psychologie de l'espèce humaine, je me permets d'émettre des doutes.

Depuis la Shoah, on a de cesse d'expliquer, à nous les gens, ce que c'est que la soumission à l'autorité, et qu'elle peut être la raison de toutes sortes de barbaries commises par des individus bien sous tous rapports. Il n'y a rien d'innovant.
Combien de gens ont déjà entendu parlé du procès de Nuremberg, du génocide rwandais, de la prison d'Abu Ghraib, de toutes ces belles choses que l'homme a fait en suivant les ordres légitimes?
Combien se sont intéressés à la psychologie comportementale, ont lu l'excellent ouvrage bien connu des étudiants en psychologie "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens", ont vu des films puissants comme I comme Icare (qui reprend l'expérience de Milgram), L'expérience (où des volontaires se mettent en situation de prisonniers/gardiens de prison pour une expérience scientifique), La vague, ou dernièrement La Rafle du Vel d'hiv, et j'en passe?
Entre parenthèse, le film allemand "La vague" raconte l'histoire d'un lycée qui organise une semaine de sensibilisation à la démocratie. Chaque prof se retrouve en charge d'expliquer une régime politique et les élèves choisissent le cours qu'ils veulent suivre. Notre personnage principal est un prof qui doit parler de l'autoritarisme. Dès le premier jour, ses élèves lui disent que ce sont des choses qui ne peuvent plus se produire en Allemagne. Et en une semaine, leur prof va leur montrer combien ils ont tort. La fin est tragique, cela remue.
Bref, un paquet de gens ont vu, lu, ou entendu parler, c'est certain.
Pourtant est ce que leur comportement va changer, est ce qu'ils vont faire de meilleurs choix dans une situation similaire (sic)? Les candidats ont réagi peu ou prou comme tous les individus qui étaient passés par ce genre d'expériences auparavant.
C'est de l'avoir vu à la télé qui va modifier les comportements? Mea maxima culpa: c'est la télé qui vient de montrer jusqu'où on peut aller... c'est Dieu en personne qui vient de mettre en garde sur les travers de la psychologie humaine… (argh je frôle le blasphème, impie que je suis!)
Je ne pense pas que quiconque apprenne quoique ce soit par le simple fait qu'il est mis devant sa connerie, ou ses faiblesses pour rester correcte. Je n'imagine pas que la mise en abîme par la télévision apporte quelque chose de plus.

Le deuxième point sur lequel je veux revenir est, à mon sens, la réflexion la plus intéressante à tirer de tout cela. Qu'est ce que la désobéissance, plus précisément l'apprentissage de la désobéissance?
Il me semble que ce trait de caractère n'est lié ni à l'intelligence ni au niveau socio-culturel d'un individu. Je crois qu'il s'agit d'un élément d'une personnalité et comme tous les éléments de la personnalité, il y a un facteur intrinsèque et un facteur environnemental, j'entends par là autant l'éducation que les expériences. Mais un homme adulte qui n'a pas de disposition à la désobéissance peut-il encore l'apprendre au cours de sa vie? Je ne sais pas: est ce que les gens changent?
D'un autre côté, on martèle aux enfants d'être gentils et obéissants. Qu'est ce qu'il faut pour que les comportements changent? Apprendre aux enfants que toutes les "autorités" n'ont pas forcément raison, que le système peut être dangereux et mal faire. Leur apprendre Rousseau quoi! Ou bien on peut apprendre aux enfants que le principal est d'aimer son voisin, de l'accepter, que la clé de tout c'est la tolérance, leur apprendre Voltaire alors! C'est pas déjà le cas? Ce n'est pas sensé l'être?
Tout ce battage autour de ce jeu tv, tout ce manège et ces pseudo-intellectuels qui viennent nous dire que la soumission à l'autorité c'est pas toujours bien et qu'il faut l'apprendre, c'est du vent.
Je vais dire un truc tout bête, je crois dur comme fer que le seul moyen de nous éduquer, chacun, à savoir dire non à l'autorité quand elle dépasse les bornes, c'est le souvenir, la mémoire des fois où des gens, comme nous, exactement tout comme nous, n'ont pas dit non. C'est le devoir de mémoire, et ça ne se fait pas en une seule fois, c'est du rabâchage, de la répétition, encore et encore, comme n'importe quel apprentissage. Raconter ce qu'il s'est passé en Algérie pour son indépendance, se souvenir de la chasse aux communistes aux Etats-Unis, se souvenir de Jean Moulin, lire la lettre de Guy Môquet...


Kahazara 

Publié dans HOMO HOMINI LUPUS

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Dernhelm 23/03/2010 18:48


Mais qu'est-ce que le devoir de mémoire sinon apprendre par l'experience des autres...


Kahazara 23/03/2010 18:49


C'est une définition bien simpliste.

Se remémorer l'émission de France 2 pour faire de meilleurs choix relève du devoir de mémoire?